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Pièges romains à Alésia
(d'après Emile
Mourey)
Nous reprochons à Napoléon III et
à ses conseillers de n'avoir vu dans tous ces événements que les personnes de
César et de Vercingétorix, et d'avoir négligé quelque peu l'étude du
comportement des combattants romains et gaulois.
L'image du légionnaire romain à
Alésia est pourtant d'une netteté étonnante. Les légionnaires, un mois après
l'investissement de la place, travaillaient encore aux fortifications. Ils ont
déplacé des mètres cubes et des mètres cubes de terre, couché des forêts,
transporté des arbres entiers. Ils ont façonné dans le bois vert une multitude
de pièces qu'ils ont disposées autour d'Alésia comme une mosaïque. Toutes leurs
ruses de paysans et de chasseurs, ils les ont cachées dans leurs pièges.
La course d'obstacles commence
par les colonnes funéraires de la mort. Ces troncs couchés sur
cinq épaisseurs dardent de toutes parts leurs branches acérées comme des épées.
Sous une pluie de javelots, les Gaulois, avec difficulté, s'infiltrent, et les
Romains font tranquillement le compte des victimes qu'ils abattent dans ce
sinistre cimetière qu'ils ont construit de leurs propres mains.
Plus près, la verdure recouvre
les trous et les épieux pointus. C'est une vaste prairie uniforme. La nuit,
lorsque les Gaulois s'y aventurent, ils glissent dans les larges trous, perdent
l'équilibre et se couchent ou s'asseoient littéralement sur le pieu qui les
empale. Au matin, les cadavres inclinés, pendant sur leur tige horrible,
parsèment le pré vert comme les fleurs de lis des champs.
Les stimuli sont les aiguillons dont ils se servaient, étant
enfants, pour stimuler les bêtes de somme dans la ferme familiale. Derrière les
remparts de leurs retranchements, ils sont comme sur les gradins d'un cirque
romain. Lorsque leurs victimes enfermées dans l'arène marchent sur ces pointes
de fer dissimulées dans l'herbe du sol, ils rient de les voir sauter en l'air.
Travaux de César autour d'Alesia
Tous ces noms de baptême appartiennent au langage et aux plaisanteries de la
soldatesque romaine; ils expriment bien la dureté des coeurs de l'époque.
Face à ces obstacles, les combattants gaulois n'étaient cependant pas
désarmés. Ils coupaient avec leurs serpes la pointe des pieux et des branches
acérées. Ils découvraient les pièges en écartant les broussailles avec des
perches. Ils comblaient les fossés de fascines et dressaient leurs échelles
contre les remparts. Mais ils exécutaient tout cela sous le jet constant des
javelots de siège, car ces véritables champs de mines, en bandes obliques,
étaient battus par des feux, suivant les principes de la guerre moderne. Enfin,
lorsqu'ils arrivaient aux fossés, ils arrachaient la palissade avec des faux de
guerre, mais cela sous le tir de flanquement des pilum que les Romains
lançaient du haut des tours en bois.
Leur combat n'était pas inorganisé. Ils avaient leur technique et des chefs
qui les guidaient. Des éléments d'appui de lanceurs de traits neutralisaient
les lanceurs de javelots des tours, pour permettre aux éléments d'assaut
d'attaquer les remparts. Les troupes fraîches relevaient les troupes fatiguées.
Alésia est l'image presque photographique d'une des plus grandes batailles
de l'Antiquité. C'est la bataille sur laquelle nous avons le plus de détails
grâce aux Commentaires de
César.
Que ce soit dans les combats modernes ou antiques, il y a une logique
tactique. Le but recherché par un assaillant contre un adversaire retranché est
d'arriver au corps à corps le plus rapidement possible avec le plus grand
nombre d'hommes en même temps. C'est l'assaut en ligne classique qui se fait au
pas de course, et parfois en poussant un grand cri. Les Gaulois de Bussy ont
poussé ce grand cri et ils se sont retrouvés sur le rempart.
Les combattants en défensive s'efforcent d'arrêter les assaillants en les
prenant sous leur feu à partir d'une ligne qui correspond à la portée pratique
de leurs armes (50 à 100 mètres pour un pistolet mitrailleur).
Il importe pour l'assaillant de franchir cette zone battue le plus vite
possible et il importe pour l'attaqué de ralentir au maximum la course de
l'assaillant par la mise en place préalable du plus grand nombre possible
d'obstacles (barbelés et mines).
Les fortifications réalisées par César correspondent bien à ces principes.
Les cippes, colonnes funéraires de cimetière, n'étaient certainement pas une
palissade de gros pieux derrière lesquels les Gaulois auraient pu se mettre à
l'abri des javelots romains. C'était des arbres entiers que les légionnaires
sont allés chercher dans les forêts voisines. Ils les ont tirés avec des boeufs
et des cordes jusqu'aux fossés dans lesquels ils les ont couchés en entremêlant
leurs branches raccourcies et épointées.
Les stimuli/aiguillons et les lis sont semblables aux engins de mort de nos
modernes champs de mines. Les équipes de déminage gauloises s'y sont aventurées
sous le tir des pilum pour y ouvrir des couloirs de pénétration, lesquels
furent aussitôt "battus" par des javelots de siège romains lorsque
les Gaulois s'y précipitèrent.
Après avoir franchi cet étonnant réseau de barbelés naturels, les Gaulois
sont arrivés aux contact des corps, et là, ils se sont retrouvés, comme au
Moyen Age, devant un rempart garni de défenseurs.
A notre avis, la palissade était constituée de
pieux de grosseur moyenne plantés en retrait du bord pour une question
de
résistance à l'arrachement par devant, ce qui a nécessité la pose de
chevaux de
frise dans l'angle sur lequel les Gaulois auraient pu reprendre pied. A
cette palissade étaient fixées des claies. Ces claies très serrées,
probablement renforcées ou doublées, avaient pour but d'arrêter
les javelots gaulois qui auraient pu s'infiltrer entre les pieux de la
palissade.
Répétons-le encore une fois: les retranchements d'Alésia ne peuvent se
comprendre que par leur dénominateur commun qu'est le javelot de siège. Tout
était conçu: obstacles, tours, terrassement, rempart, pour que les Gaulois se
trouvent le plus longtemps possible sous le tir des javelots de siège et dans
les conditions les plus défavorables.
Quand on imagine l'adresse que l'entraînement avait donné aux lanceurs de
javelots romains, quand on se rappelle que les défenseurs du rempart de la
montagne de Bussy étaient épuisés à force d'avoir lancé le javelot, on mesure
l'extraordinaire puissance du système défensif romain et l'exceptionnel courage
des Gaulois.
Le génie militaire des Romains, nous l'avons vu dans le dispositif de la
bataille de Sanvignes, est tout dans l'art d'utiliser la pente favorable du
terrain de façon à réaliser les conditions optimales pour le lancement du
javelot sur un adversaire ralenti sur l'obstacle.
La ligne de retranchement intérieure, là où elle domine au nord et au sud
l'Oze et l'Ozerain, est un idéal et Vercingétorix ne s'y est pas risqué. La
ligne de retranchement extérieure a été placée très judicieusement, soit sur
les lignes de changement de pente soit sur la contre-pente des hauteurs et des
éperons englobés dans les lignes romaines (montagne de Flavigny, mont
Pennevelle, mont Rhéa).
C'est uniquement aux endroits où
il n'était pas possible d'utiliser une pente favorable que les Romains ont
établi ces sortes de champs de mines pour ralentir l'assaut gaulois qu'ailleurs
la pente à gravir suffisait à retarder.
César dit d'une façon on ne peut
plus claire que les assiégés renoncèrent à poursuivre leur attaque dans la
plaine des Laumes parce que les fortifications y étaient formidables. Cela
signifie que sur les pentes, elles étaient moins formidables, tout simplement
parce que cela n'était pas nécessaire à cause de la pente (et des abattis).
Que les archéologues ne cherchent
donc pas les champs de cippes, de lis et de stimuli ailleurs que dans la plaine
des Laumes, dans la plaine de Grésigny et sur le plateau de Bussy.
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